Le marché de la pomme de terre traverse cette année une phase de fortes tensions. Avec plus de 8 millions de tonnes produites, la campagne 2025-2026 atteint un niveau record, alors même que les débouchés, eux, se contractent (recul de la consommation et de l'export). Face à ce déséquilibre, la filière s'organise pour gérer ces excédents, avec la mise en place d'un protocole dédié.
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L'approvisionnement des usines ne repose que sur les volumes contractualisés de pré-saison
"En année normale, les volumes contractualisés chaque année représentent plus de 80 % des volumes transformés par les industriels. Depuis le début de l'année, les tonnages livrés en usine sont en baisse, conséquence d'un ajustement des rythmes de transformation à la demande. Dans ce contexte, les industriels ne pourront pas transformer davantage de volumes que l'an passé et ne sont pas acheteurs des lots hors contrat", rappelle le GIPT.
Une consommation en recul
La filière subit par ailleurs un repli des débouchés. Après plusieurs années de progression, la consommation des ménages en produits transformés est en baisse cette année, affectant directement la demande en pommes de terre industrielles. Si les raisons précises de cette baisse restent difficiles à établir, Bertrand Ouillon, délégué général du GIPT, évoque une possible crise de croissance : "Les secteurs connaissent globalement une hausse de la consommation depuis une dizaine d'années, mais cette année on constate que les prix sont stables, voire en légère baisse, et que la consommation recule également. (Dans le détail : le surgelé reste dynamique, la purée est orientée à la baisse et certains segments comme la Ve gamme sont plus erratiques).
Des exportations fragilisées
À l'export (frites), la situation se dégrade également. Si les exportations françaises étaient encore en hausse au second semestre 2025, la guerre au Moyen-Orient entraîne désormais une forte incertitude, à la fois sur la consommation et sur les flux d'exportation, laissant présager un recul significatif des volumes expédiés - Le marché européen représente environ 60 % des volumes, contre 40 % pour les pays tiers, aujourd'hui en ralentissement, notamment en Asie et au Moyen-Orient. Le Royaume-Uni reste la première destination des frites européennes, devant l'Arabie saoudite - Sur le périmètre des principaux pays producteurs européens (Belgique, Pays-Bas, Allemagne, France), les exportations de produits transformés ont reculé de l'ordre de 2 à 3 % l'an dernier, alors même que les capacités de transformation continuent d'augmenter.
Mais la filière redoute surtout un recul de la demande lié au contexte inflationniste. "Avec la hausse du coût du carburant, les consommateurs pourraient être amenés à arbitrer leurs dépenses, au détriment notamment des sorties, en particulier dans le segment de la restauration", précise Bertrand Ouillon.
Enfin, si certaines zones comme l'Amérique du Sud restent orientées à la hausse, elles pourraient rapidement devenir très concurrentielles, l'ensemble des pays exportateurs cherchant à y rediriger leurs volumes. "Dans ce contexte, la position dominante de la Belgique et des Pays-Bas sur le marché mondial pourrait accentuer la pression sur les débouchés disponibles, notamment pour l'offre française", explique Bertrand Ouillon.
Des volumes très largement excédentaires sans débouchés alimentaires
Compte tenu d'une production élevée et d'une demande en baisse et des refus plus importants, la filière estime à plusieurs centaines de milliers de tonnes le volume excédentaire de pommes de terre sur le marché français. Ce surplus ne peut être absorbé par l'industrie faute de commandes supplémentaires, et nécessite une gestion spécifique pour préserver les équilibres économiques et sanitaires, y compris de la pomme de terre fraîche.
La filière avait été confrontée à une crise similaire pendant le COVID. L'expérience acquise en 2020 montre que des volumes conséquents peuvent servir à l'alimentation animale (à l'image de la plateforme Opbovins, lancée le mois dernier par l'UNPT, destinée à mettre en relation producteurs et éleveurs bovins pour écouler les volumes ne trouvant pas de débouchés sur le marché libre) ou servir à alimenter les méthaniseurs. "Malgré les efforts de chacun, il est probable que des quantités très importantes de pommes de terre ne trouveront aucun débouché", explique le GIPT.
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Un protocole de gestion des excédents et de destruction en préparation avec Arvalis
Pour accompagner les producteurs confrontés à des volumes invendus, la filière travaille avec Arvalis – Institut du végétal à l'élaboration d'un protocole simple, sécurisé et peu coûteux pour la destruction des pommes de terre. Ce protocole a pour objectif : de limiter les risques sanitaires liés à une gestion non contrôlée de tubercules mais également de fournir aux agriculteurs des pratiques encadrées, adaptées et applicables rapidement. Les recommandations techniques détaillées seront communiquées prochainement aux producteurs, coopératives et acteurs de la filière.
La filière appelle à la responsabilité collective
Les organisations professionnelles appellent ainsi l'ensemble des acteurs – producteurs, organisations de producteurs, coopératives et opérateurs – à faire preuve de responsabilité collective. "Vu les enjeux en termes de volumes, tout le monde doit prendre conscience du risque. Le marché ne se redressera pas à court terme donc on va devoir communiquer collectivement sur des bonnes pratiques de destruction par exemple car tous les volumes ne trouveront pas preneur", précise Bertrand Ouillon.
Pour plus d'informations :
Groupement Interprofessionnel pour la valorisation de la Pomme de Terre (GIPT)
43-45 rue de Naples 75008 Paris
[email protected]
www.gipt.net